LE CHAMP DES APPRENTI·ES

OU L’ÉPICERIE-RADIO MOBILE

La Grosse Situation accompagnée de Margo Tamizé et François Serveau, photographes de terrain, avec les apprenti·es de CAP1 et CAP2 du CFA de St-Gaudens (31) ainsi que leurs maîtres·ses d’apprentissage.
Années scolaires 2018-2019-2020.

Dans notre spectacle France Profonde, il y a une scène que nous appelons le corps de ferme. Bénédicte dessine sur le dos de Clovis le plan de la ferme familiale. Là où elle a grandi, là où coule une rivière qui s’appelle la Mère, où le champ derrière la maison d’habitation a été rebaptisé d’après le nom de l’âne Piccolo qui y a pâturé toute sa vie, là où la colline crie les soirs d’orage parce que le ciel violet tape sur le colza jaune du champ à Denis…

Un peu plus loin dans le spectacle elle remet en question la possibilité que le théâtre arrive à exprimer son attachement profond à la terre. La ferme de ses parents n’est pas qu’un outil de production, c’est un corps qu’on cultive, c’est un organe nourricier, c’est de la musique. Et si cette musique s’arrête, elle ne sait plus qui elle est…

Qui sont ces jeunes gens en apprentissage au CFA agricole de St-Gaudens ? Quels sont leurs liens à la terre ? D’où parlent-ils ? De là d’où ils viennent ? Ou de là où ils s’imaginent ? Quelle est la musique de la ferme d’apprentissage sur laquelle ils travaillent en alternance ? Connaissent-ils le nom des champs qui les entourent ? Qui sont ces fameux MA, les maîtres et maîtresses d’apprentissage, qui prennent sous leurs ailes “les futur·es” pour leur transmettre un métier pas facile, dont ils et elles ne veulent souvent pas charger leurs propres enfants ? Que transmet-on des liens affectifs au territoire à son apprenti·e ?

Nous sommes parties à la rencontre de ces apprenti·es et de leur “MA” sur leurs terres et fermes d’apprentissage. Nous avons sillonné trois départements et une quinzaine d’exploitations (laitières, céréalières et d’élevage d’ovins et de bovins pour la viande essentiellement…), avec toujours les Pyrénées en toile de fond, pour relier les voix de ces personnes à qui le monde dans lequel on vit ne donne pas souvent la parole. Nous avons proposé aux binômes d’apprentissage de dessiner ensemble les plans d’exploitations. Qui sur un tank à lait, qui sur la porte d’une grange, le capot d’une moissonneuse-batteuse, une tonne à fioul ou le dos de l’apprenti qui est aussi le fils… Il nous semble que ces portraits des corps de ferme permettent de sortir de l’imagerie idéalisée du producteur et de sa production, et qu’ils racontent aux spectateurs-consommateurs la complexité du monde agricole. Ces poésies, dénuées d’intention poétique, font se frotter les souvenirs pas si lointains d’une société solidaire et paysanne, et la réalité actuelle d’une agriculture en prise avec le capitalisme mondialisé.

Apprenti·es agriculteurs et agricultrices, professeurs, régisseurs de théâtre, artistes… ensemble nous avons imaginé et construit le convoi extraordinaire qui va véhiculer ces paroles et les témoins de toutes ces réalités vécues et singulières, de marchés en marchés, de places en places, de bouches à oreilles. Dans cette « épicerie-radio mobile », il n’y a rien à vendre.  Ce n’est pas une vitrine, c’est un espace de projections, de frottements, c’est une commune où le seul idéal serait d’arriver à parler sur la place publique d’un sujet qui nous tient à cœur, qui suscite du débat, et qui nous semble d’intérêt général.

Merci à Jean-Claude Wollmar pour ses visites et ses nombreuses photos.
Merci à Bernard de nous avoir nourri·es comme il l’a fait.

 

 

 

 

Production : « Pronomade(s) en Haute-Garonne, Centre national des arts de la rue et de l’espace public », DRAC Occitanie, DRAAF Occitanie et Centre de Formation d’Apprentis Agricoles Piémont-Pyrénées
L’Épicerie-Radio mobile a été primée dans la catégorie « Lycée » du Prix de l’audace artistique et culturelle 2020 par la fondation Culture & Diversité